Montredon, un asile sous l’Occupation

Montredon, un asile sous l’Occupation.

Article d’Odile Morel, tiré d’Histoire sociale Haute-Loire, numéro 3, année 2012.

Qui sait aujourd’hui que l’hôpital psychiatrique Sainte-Marie du Puy-en-Velay, autrefois appelé Montredon, sous la seule responsabilité des religieuses, a caché des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ? En 1946 , la mère supérieure, sœur Marie Pia, a reçu la Légion d’honneur pour cet acte de courage. Soixante-dix ans plus tard, les témoins ne sont plus là pour raconter ce qu’ils ont fait. Par ailleurs, il n’en existe quasiment aucune trace écrite et il est impossible de disposer de statistiques.
Le seul témoignage précis restant est celui de Robert Sigaléa, médecin juif d’origine roumaine, caché à Sainte-Marie pendant les derniers mois de l’Occupation, témoignage consigné dans son livre De Bucarest à Saugues ou le chemin des écoliers et les sentiers de la peur (édition du Fayet ).
Son récit décrit le refuge que fut l’hôpital psychiatrique, pur lui et pour d’autres personnes, juifs, réfractaires ou résistants. Quel était-il ?

Le contexte général : la France après la défaite de 1940
Depuis juin 1940, après la débâcle de l’armée française et la signature de l’armistice avec l’Allemagne, la France est partagée en plusieurs zones.  La Haute-Loire appartient à la zone libre et n’est qu’à 150 km de Vichy où réside le maréchal Pétain. Ce dernier s’est lancé dans une politique de collaboration avec l’occupant.  En 1940, il promulgue un premier statut des Juifs leur interdisant l’accès à toute fonction qui leur permettrait d’exercer autorité et influence (administration, enseignement, par exemple). En 1941, un second statut confie leurs entreprises à des administrateurs-gérants et les oblige à se faire recenser, ce qui facilitera plus tard leur arrestation et leur déportation. En juillet 1942, 13 000 juifs sont arrêtés à Paris avec la rafle du Vel d’hiv. En novembre de la même année, les Alliés débarquent au Maroc et en Algérie et le 11 novembre, les Allemands occupent la zone libre. En novembre 1942, les Allemands entrent au Puy. La Kommandantur s’installe boulevard maréchal Fayolle. Après l’instauration du STO en février 1943 pour les Français nés entre 1920 et 1922, de nombreux jeunes prennent le maquis. Au Puy, la libération a lieu le 19 août 1944.

L’hôpital Sainte-Marie, un monde à part
A cette époque, on ne parle pas du centre hospitalier Sainte-Marie mais de l’asile d’aliénés de Montredon. C’est un immense ensemble qui s’étend sur neuf hectares, bâti près de la Borne et de son bief, en partie érigé sur une hauteur, sur l’ancienne propriété de Montredon, d’où son nom.
Il n’a pas beaucoup changé depuis sa fondation en 1852. Il a été créé et dirigé par les religieuses de Sainte-Marie de l’Assomption. Dans un environnement verdoyant, il a été conçu à la fois comme un lieu de soins et un lieu de protection pour les « fous », comme on les appelait à l’époque. Pour faire face à l’arrivée massive de malades, plusieurs bâtiments ont été ajoutés au fil des années, sans plan d’ensemble et sans réflexion préalable sur l’accueil à proposer aux différents types d’aliénés.
Le médecin réfugié juif Robert Sigaléa, qui fut caché pendant plusieurs mois, eut largement le temps d’étudier et d’en observer le fonctionnement. Voici l’impression générale qu’il en donne :
« Étonnante institution. On pourrait la comparer à une petite principauté autarcique et auto-suffisante. Les bâtiments étaient construits sur un très vaste territoire entièrement clos de murs. On y trouvait les locaux administratifs, la chapelle, les cuisines, l’infirmerie, les bains et les ateliers, équipés de matériel moderne et servis par des gens compétents. La centrale électrique était autonome ». Autour du noyau central, « se trouvaient les sections des malades qui comportaient les dortoirs, les salles communes, les installations hygiéniques et les préaux entourés de hautes grilles où, par beau temps, les malades faisaient les cent pas. A quelque distance, le sanatorium des religieuses dont la visite me laissa pantois. Les chambres modernes, disposées en rayons de roue, s’ouvraient sur la chapelle et permettaient aux malades alités de suivre les offices. La salle de chirurgie thoracique et d’installation radiologique était du dernier cri. Conçu d’une manière intelligente et fonctionnelle, le phalanstère fonctionnait comme une machine huilée, sans accroc, sans heurt ni conflit apparent. »
Précisons que très souvent, les lits étaient superposés, sortes de bas-flancs en bois. Pour les incontinents, les matelas étaient percés au centre : l’urine s’y écoulait vers un pot de chambre placé au-dessous, par terre. Pour éviter les évasions et les suicides des malades, il y avait des barreaux à toutes les fenêtres. Les clés, symboles de pouvoir et de supériorité hiérarchique, certes outils indispensables de la sécurité des malades, étaient partout présentes. Par ailleurs, « la maison accordait une très grande importance aux activités culturelles qui maintenaient le niveau intellectuel des religieuses avec la bibliothèque dont le contenu varié allait des traités de théologie aux œuvres littéraires les plus récentes. »
A partir de juillet 1939, l’asile de Montredon accueillit plus de 1 500 malades réfugiés venant d’autres hôpitaux de la congrégation  situés dans la zone occupée ou réquisitionnés par les Allemands. Ce sont donc en permanence entre 1 500 et plus de de 2 000 aliénés qui sont soignés à Montredon, auxquels il faut ajouter les religieuses, deux médecins, des laïcs hommes, quelques prêtres et d’autres réfugiés dont nous reparlerons plus loin. Ce sont plus de 2 000 pensionnaires qu’il faut loger. Pour cela, la directrice, mère Marie Pia, fait construire de nouveaux dortoirs ou aménager un vaste grenier en dortoir.
Et il faut aussi les nourrir ! Poursuivons la description qu’en donne Robert Sigaléa : « Tout aussi indépendant, le ravitaillement était assuré par des terrains agricoles, des jardins potagers et des vergers cultivés avec soin. Non loin de là, les pâturages où déambulait le troupeau de vaches qui fournissaient le lait ». Car pour pallier les difficultés d’approvisionnement, les religieuses ont retrouvé les réflexes de leur milieu rural d’origine. Dans son étude, Olivier Bonnet montre que la surmortalité à l’asile de Montredon a été moindre que dans beaucoup d’autres institutions, grâce au réseau des établissements de la congrégation et surtout à la débrouillardise des religieuses. La moindre parcelle disponible était exploitée  au mieux.
Dès 1940, l a porcherie fut agrandie. La mère supérieure explique au préfet : « Dans un établissement comme le nôtre, la basse-cour paraît de toute première nécessité, soit pour l’utilisation des eaux ménagères et des restes des malades ou grain récolté, soit pour son rendement en œufs et viandes diverses« . En 1941, elle souligne l’importance d’une production agricole autonome : « La tournure qu’ont pris les événements les jours passés n’inspirent pas grande confiance pour un ravitaillement meilleur. C’est surtout la propriété qui nous sauvera et nous mettons bien tous nos soins à lui faire rendre le maximum« .

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Afin de produire suffisamment de fourrage pour nourrir le cheptel (28 vaches laitières, 4 bœufs, un taureau, un cheval et 30 moutons), les religieuses agrandissent la propriété en asséchant ses terrains marécageux et en apportant de la terre arable. Elles affermissent également des prairies et des champs.
En 1942, la supérieure annonce son projet de louer une ferme et d’acheter un tracteur : « C’est une assez grosse affaire mais il s’agit d’assurer la becquée quotidienne à notre grand monde« .
En mars 1943, la ferme est installée. Elle est gérée par les parents d’un des gardiens, aidés par quatre malades de l’asile. Elle compte 120 moutons, une cinquantaine de poules et une dizaine de porcs ainsi que deux paires de bœufs pour les labours, afin de produire des pommes de terre, de gros légumes et des céréales.
Pour lutter contre les restrictions, les sœurs n’hésitent pas à contourner les rigueurs du rationnement : elles achètent des denrées non contingentées et ont parfois recours au marché parallèle. En juin 1940, la mère Marie Pia fait acheter à Marseille une grande quantité de riz (plusieurs dizaines de tonnes) qui fut répartie entre les différents asiles de la congrégation. En 1941, avec l’aide d’un certain commandant R., elle achète encore un wagon de tapioca dont la cargaison a été partagée entre les différentes maisons, chacune recevant cinq tonnes.
Elle justifie auprès de sa supérieure son « audace » en expliquant que « le tapioca n’est pas une denrée de première nécessité mais, réduits en pain, nous trouverons bon d’avoir une compensation en potage« . Les religieuses ont recours au marché noir ou profitent de leurs bonnes relations avec le milieu agricole environnant. En 1941 : « Nous obtenons un peu clandestinement de l’orge perlé et quelques lentilles : elles sont devenues introuvables tant le marché noir les tient à l’abri du commerce courant« .
Les réserves ne concernent pas uniquement les denrées alimentaires, mais aussi les tissus pour confectionner des vêtements, le fil, les couvertures. Ainsi, en août 1940, l’asile de Montredon achète divers articles vendus, par lots, par les hôpitaux militaires installés dans la ville; l’armée liquide le matériel peu utilisé, car les militaires en activité restent peu nombreux. Après avoir vérifié la qualité sur des échantillons, prudence typique des filles de la campagne, les sœurs achètent 3 000 couvertures, 2 000 serviettes et 5 000 draps. La congrégation a pu acheter 3 000 kg de laine à matelas. Les sœurs ont installé une petite filature dans l’hôpital et ont appris à quelques malades à filer la laine avec quenouille et rouet. Avec cette laine, elles font des bas et des tricots pour que leurs malades résistent mieux au froid.
L’asile du Puy possède deux camionnettes qui permettent d’aller chercher des marchandises chez les fournisseurs. Les deux chauffeurs ayant été appelés sous l’uniforme, c’est à un malade évacué de Rouffach (Alsace) qu’est confiée la fonction de chauffeur. L’hôpital du puy fait également des réserves d’essence. En 1942, l’essence manquant, on décide d’équiper l’une des camionnettes d’un gazogène.
En lien avec les autres hôpitaux de la congrégation, celui du Puy fait des échanges avec eux de fruits, de légumes, de céréales, selon les opportunités ou les ressources locales. Pour assurer plus facilement ces échanges, la mère Marie Pia acquiert même un camion gazogène pouvant transporter sept tonnes et, afin de l’alimenter, achète un petit bois de coupe pour 18 000 F. Elle fait exploiter ce bois par quatre employés et six malades. Cette équipe mixte, soignants et soignés, part du Puy le lundi et redescend le samedi très tard. La femme d’un employé leur fait la cuisine sur place, dans un petit appartement que la congrégation a emprunté.
Paul Besse, qui a été boucher et chauffeur à l’hôpital Sainte-Marie de 1941 à 1987, se souvient : « Il y avait des stocks pour cinq ans : riz, pâtes, petits pois cassés, haricots secs, tissus, galoches, etc. Nous avions muré cinq foudres de vin représentant 298 hectolitres; ce n’étaient que des bons vins (vin d’Algérie et Corbières); il fallait qu’ils aient du degré pour ne pas tourner. Nous tuions des bêtes la nuit pour que les Allemands ne nous voient pas, nous en expédions une partie à l’hôpital psychiatrique de Nice« .
La vie à l’asile de Montredon était très réglée, rythmée par un emploi du temps précis, depuis le lever à 6 heures jusqu’à l’extinction des feux à 19 heures. Il fallait lutter contre l’oisiveté, mère de tous les vices ! La journée commençait par la toilettes des aliénés et le nettoyage des cellules et des dortoirs. Alternaient ensuite les temps de travaux, les récréations et les repas, moments souvent très attendus par les malades. Une attention toute particulière était portée à la propreté et à l’hygiène , pour l’utilisation du cabinet d’aisance, par exemple. Le règlement intérieur prévoyait que les malades auraient une douche par semaine. Quel étrange spectacle que la séance de bains des femmes ! Elles étaient jusqu’à une vingtaine, chacune dans sa baignoire. Pour éviter toute impudeur, on leur attachait une grande chemise blanche  derrière le cou. Lorsqu’elles étaient allongées dans l’eau, les chemises flottaient à la surface et recouvraient leurs corps. Malgré l’existence des médicaments efficaces que nous connaissons aujourd’hui, une grande variété de soins était prodiguée.

L'hôpital en 1930

« Les religieuses vivaient en compagnie des femmes malades dont l’exhibitionnisme et les cris traduisaient souvent des obsessions sexuelles. Sans en être dépourvus, les hommes m’avaient paru plus sobres d’expression« , écrit Robert Sigaléa. « Une demi douzaine de religieuses dirigeait la section des hommes avec une compétence et une minutie en tous points remarquables. Leur pouvoir d’observation me faisait penser à ces insectes dont les yeux à facettes voient tout en même temps… Rien ne leur échappait. Elles étaient au courant de la moindre de nos initiatives, même anodine. Mieux valait jouer franc-jeu, car vous seriez pris de toute façon. Le conformisme vous fournissait en revanche une sécurité de tous les instants. Les efforts que je consentis pour mieux saisir leur mode de pensée m’aidèrent à pénétrer un monde étranger au mien, dont l’ordre interne présentait une forme d’équilibre librement accepté« .

La personnalité de la mère supérieure
Tous les témoignages concordent pour montrer le rôle fondamental de la mère supérieure, mère Marie Pia. Elle avait l’œil à tout : elle dirigeait la communauté et l’ensemble de l’asile, surveillait le ravitaillement, correspondait avec les autres maisons de la congrégation et avec l’administration. Notre réfugié juif écrit : « La mère supérieure et son entourage surveillaient jalousement au grain. La moindre anomalie était corrigée sur le champ et la plus petite velléité d’indiscipline était étouffée dans l’œuf. On préférait éteindre les petits feux plutôt que de combattre l’incendie. Le système, un peu étouffant par moments, était d’une efficacité sans faille« . Il la décrit ainsi : « Âgée d’une cinquantaine d’années, bienveillante mais sans trop, calme et l’œil critique.«
Et le journaliste de l’Eveil qui l’a interviewée au moment de la remise de de sa Légion d’honneur en 1946, raconte la scène, dans le style de l’époque : « Une petite religieuse modeste, presque timide, les yeux pétillants d’intelligence, si simple sous son voile, avec ce sourire de douceur et de bonté, apanage de tous ceux et celles dont la vie n’est que sollicitude, dévouement et charité, m’accueillait. Elle parle doucement, presque à voix basse, sans ostentation mais avec facilité. »
Mais derrière cette humilité, se cache une forte personnalité, entreprenante et efficace. Elle a su trouver tous les soutiens possibles auprès des administrations, des hommes politiques, des militaires, quels que furent leurs engagements et leurs idées politiques. Elle a fait  preuve d’initiative, voire d’audace. C’est elle qui a pris le risque de cacher, dans l’hôpital qu’elle dirigeait, des personnes poursuivies ou menacées.

Des juifs réfugiés à l’asile de Montredon
Juifs ou résistants, il est impossible d’en connaître le nombre. La prudence des religieuses leur a interdit d’en laisser une trace écrite. Une sœur, jeune infirmière à l’époque, témoigne soixante-cinq ans après qu’elle ne s’était aperçue de rien. D’après les maigres résultats des recherches, il est probable que ce furent essentiellement, voire exclusivement, des hommes. Certains ont pu rester quelques jours, d’autres y séjournèrent des mois. On peut se demander ce qu’ils faisaient et où ils se cachaient exactement. Le témoignage de Robert Sigaléa, médecin – il exerça dans la région parisienne jusqu’en 1981 – juif séfarade d’origine roumaine, est précieux, car, même s’il a été écrit et publié bien après les faits, il est précis et vivant.
Voici la description de son arrivée :
« Ce fut par un beau matin de mai, alors que la nature elle-même était en quête de renouveau, que je franchis la haute grille de l’asile de Montredon. Une longue allée bordée de massifs végétaux menait  à un escalier majestueux, digne d’accueillir un cabinet ministériel pour la photo de rigueur.
« Une religieuse m’introduisit dans un bureau sentant bon la cire, comme il se doit dans les couvents. Dès cet instant, je tentais de me mettre dans la peau d’un personnage perdu dans son rêve intérieur, pour donner le change à ceux qui traversaient par moments la pièce. La mère supérieure arriva enfin au milieu d’un frou-frou de voiles et de plis. Elle demanda aux personnes présentes de nous laisser seuls afin de me préciser ses conditions. Je devais accepter de jouer à fond le rôle d’un vrai malade, de vivre parmi les patients et de me soumettre à toutes les règles de la maison. On me logera dans un box, auprès de ceux occupés par des ecclésiastiques présents dans les lieux pour diverses raisons. Je prendrai mes repas en leur compagnie. Une clef passe-partout me permettra de circuler librement dans la section masculine de la maison et d’avoir accès à la chapelle.
« J’attendis avec un mélange de curiosité et d’appréhension la confrontation avec le médecin-chef qui devait établir le diagnostic et fixer la arche à suivre. L’expérience acquise au cours d’un remplacement d’interne à l’asile psychiatrique du Font d’Aurelle près de Montpellier, me rassura. Je saurais bien choisir une psychopathie sobre et pas trop difficile à mettre en scène, mais sait-on jamais ce qui peut passer par la tête d’un psychiatre ? J’étais désolé de devoir tromper un confrère, mais je n’avais pas le choix. Les consignes de la mère supérieure que j’avais acceptées étaient formelles. Jouer le jeu sans se laisser tenter par les confidences. Advienne que pourra ! La sœur Marie de la Paix, une frêle jeune femme qui dirigeait d’une main de fer la section des hommes, m’introduisit dans une pièce sobre, à l’ameublement plus administratif que sanitaire. Je pris place en face du bureau médical et la sœur s’installa sur le côté, emplacement stratégique d’où elle pouvait surveiller la physionomie des acteurs en présence. La porte s’ouvrit enfin pour laisser passer un monsieur élégant, élancé, à la cinquantaine et aux mérites bien établis car il arborait une rosette à la boutonnière.
« Calme et détendu, confiant en son expérience de psychiatre qui en a vu d’autres, mon confrère prit ses aises. Son bureau nous séparait comme une frontière étanche et bien gardée. Le papier devant lui et le stylo décapuchonné, il leva enfin les yeux sur moi. Je fixai avec obstination la pointe de mes pieds et je parus faire peu de cas de sa présence. Son interrogatoire me parut bien mené. Réitérées avec la patience d’un spécialiste, ses questions se heurtaient à la résistance d’un malade « introverti ». Son visage s’éclaira de satisfaction lorsque je lui fournis par bribes les réponses entrecoupées d’hésitations.
« Petit à petit et de questions en réponses, il réussit à mettre en évidence un syndrome dépressif, un délire de persécution et des tendances à l’auto-suppression. De par sa sobriété et la retenue qu’il impliquait, ce syndrome me parut plus aisé à « mimer » qu’un trouble maniaque dont l’agitation et le verbe haut exigeaient une grande dépense d’énergie et un talent sans faille. Sans parler du risque d’en faire trop ou pas assez. A la suite d’efforts méritoires, il apprit que mon entourage cherchait à m’empoisonner par tous les moyens. Ayant enfin fait son miel, il rédigea un rapport circonstancié de quatre pages qui détaillait mes divagations puis encapuchonna son stylo. Tel l’oracle de Delphes, il délivra son diagnostic précis et péremptoire : « Voyez-vous ma sœur, c’est un cas typique qui réagira très bien à l’électrochoc. Vous le mettrez sur la liste. »
« Satisfait de son diagnostic, le confrère s’en alla. Sœur Marie de la Paix, qui retenait depuis un bon moment un rire impétueux, pouvait se libérer. Elle avait les larmes aux yeux : « Quelle imitation ! Vous avez des dons de comédien« . Le Mounet-Sully (comédien français) d’asile témoignait, lui, d’une satisfaction mitigée. Il n’était pas disposé à subir d’électrochoc dont il connaissait les aspects dramatiques pour l’avoir vu pratiquer. Tout ce qu’on voudra, mais pas cela ! La sœur Marie de la Paix sourit. Je n’avais pas besoin de me faire du souci car l’autorisation de la famille, indispensable à la mise en route de ce traitement, avait peu de chance de lui parvenir. »
Désormais, Robert Sigaléa joua son rôle de malade à l’asile de fous, avec des surprises parfois, avec des signaux d’alerte souvent. Il raconte :
« Un jour où je descendais quatre à quatre les marches d’un escalier intérieur, la mine réjouie par l’excentricité d’un malade que j’avais croisé, je tombai nez à nez avec le médecin; il s’arrêta, interloqué : « Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux...! »
Oui docteur, je le crois.
– Je vois que l’isolement vous a fait du bien.
« Le confrère disait vrai mais ne se doutait pas des raisons de son succès thérapeutique. »
Une autre fois, Robert Sigaléa discutait avec un avocat juif bel et bien malade car il dirigeait toute la journée la cinquième symphonie de Beethoven avec grande fougue. A brûle pourpoint, celui-ci lui demanda quel était son métier. « Instituteur libre« , lui répondit-il.
« Non, Monsieur, vous êtes médecin« . Inutile de préciser qu’à la suite de ce dialogue, Robert Sigaléa évita ce personnage par trop intuitif. Il en alla de même d’un instituteur dément, au pantalon souillé par ses déjections. Chaque fois qu’il le croisait, il le gratifiait d’un retentissant « Bonjour toubib ! »
Et il y eut les contrôles administratifs :
« Je pensais en avoir fini avec les épreuves médicales, lorsqu’on me demanda de me présenter à nouveau au bureau de consultation. Cette fois, c’était le médecin de la préfecture qui venait vérifier la légitimité de l’internement. La loi avait prévu cette précaution pour éviter l’internement des gens normaux, victimes d’accusations malveillantes et intéressées. Le confrère, qui était aussi l’un des médecins en vue du Puy, lut attentivement les quatre pages noircies par son collègue et hocha la tête.
« Pour quelles raisons voulez-vous vous suicider ?
– Pour le rachat du monde (réponse instantanée et imprévue).
Ignorez-vous que la religion interdit d’attenter à sa propre vie ?
– Les martyrs ont bien sacrifié leur propre vie pour une noble cause, pas vrai ?
« Devant mon air obtus et obstiné, le confrère renonça à la joute théologale et marqua de la plus belle écriture le mot « maintenu » qui nous satisfit tous les deux. L’ironie du sort voulut que je le revisse après la Libération, dans une réunion médicale. Après les présentations d’usage, je le vis chercher en vain à se rappeler l’endroit où il m’avait rencontré. Dame ! Il ne pouvait s’agir que d’une ressemblance… »
Robert Sigaléa eut tout le loisir d’observer et d’étudier les résidents de l’asile d’aliénés où il vécut plusieurs mois. La mère supérieure lui demanda de s’occuper de quelques malades à l’infirmerie. Il avait le temps de les examiner avec soin. Il eut ainsi l’opportunité de faire le diagnostic d’un pharyngotyphus (fièvre typhoïde à manifestations pharyngées), confirmé par les analyses du laboratoire. Ce succès lui conféra une certaine auréole à l’infirmerie. Ce qui n’était pas sans danger, « car les sœurs ne croyaient plus à la prétendue profession d’infirmier militaire qui justifiait sa présence sporadique à l’infirmerie. Elles ne l’appelaient pas Docteur, mais lui témoignaient un respect hiérarchique qui ne laissait aucun doute. Par bonheur, elles savaient se taire  quand il le fallait. »
Robert Sigaléa poursuit son récit avec humour; il devient chef de chœur !
« Sans doute impressionnée par mon efficacité médicale, la mère supérieure me nomma… chef de la chorale des fous. Cette nomination était moins farfelue qu’il n’y paraissait. La chorale dirigeait. Ma mission consistait la  remettre sur pied sans tarder. La musique constituait le principal dérivatif des religieuses qui vivaient au contact permanent des malades sans pouvoir se ressourcer à l’extérieur. Il était impératif pour elles de rétablir la collaboration avec la chorale masculine.
« La religieuse qui dirigeait la chorale féminine établissait le programme musical de la semaine, riche et complexe, comportant du chant grégorien mais aussi de composition et des chants hérités du passé. La perfection et la beauté du « faux bourdon » étaient connues des amateurs de musique religieuse du Puy-en-Velay. Placés dans une nef latérale qui les séparait des malades et s’ouvrait sur l’extérieur, ils assistaient en nombre aux messes chantées et autres cérémonies. Je confessai à la Mère ma totale incompétence en matière de musique religieuse. Qu’à cela ne tienne ! Les sœurs avaient plus de d’un tour dans leur sac. Elles m’installèrent dans une petite salle de répétition munie d’un harmonium et d’un phono à aiguille.
« Des disques enregistrés à l’abbaye de Solesmes devaient m’initier à ce chant si particulier. Vous n’avez qu’à chanter comme eux« , me conseillèrent avec malice les braves sœurs. Un ancien séminariste interné à vie devait guider mes premiers pas. La sœur qui dirigeait la chirale féminine fut autorisée à me rendre une unique visite. De visage agréable, âgée d’environ vingt-cinq ans, elle était bachelière et appartenait sans doute à un milieu aisé. Un programme détaillé des chants devant accompagner le rituel me serait transmis toutes les semaines. La place du « do » sur le clavier me serait indiquée afin d’harmoniser les deux chorales qui chantaient alternativement ».
Et c’est ainsi qu’un médecin juif roumain dirigea le chœur masculin de l’église de l’asile des aliénés, notamment lors des grandes fêtes religieuses auxquelles ne manquait pas d’assister la bonne bourgeoisie ponote catholique…
Il lui fallait être sur ses gardes et rester vigilant :
« Dangereuse fut l’arrivée du capitaine M… Celui-ci errait parmi les malades du préau et paraissait assez sûr de lui pour un nouvel arrivant. Grand, brun, teint basané et profil aquilin, il promenait un œil fureteur parmi les présents ». Il aborda Robert Sigaléa et le mit d’emblée dans la confidence :
« Évadé d’un oflag éloigné, le capitaine se cachait dans l’asile pour échapper à la police allemande lancée  ses trousses… Dès qu’on évoquait les allemands, ses mâchoires se contractaient, son regard devenait dur et sa parole menaçante. « Nous allons les briser« , déclarait-il avec une belle assurance patriotique. En attendant de réaliser ce beau projet, le capitaine se maria à la chapelle de l’asile. Puis… il disparut sans laisser de traces. Intrigué par son absence prolongée, Robert Sigaléa interrogea la mère supérieure qui confia, avec un bel effarement rétrospectif, que la Résistance avait fait fusiller le ténébreux « officier » après l’avoir surpris en possession de dossiers de la Gestapo. »

Les Allemands veulent contrôler l’asile de Montredon… ou comment, à plusieurs reprises, les religieuses surent habilement les éloigner
Ainsi, au milieu des malades, vont et viennent toutes sortes de personnes bien valides, des juifs et des résistants, ou d’autres au comportement équivoque, qui pourraient être en mission clandestine de collaboration ou de dénonciation. Il est évident que l’occupant allemand a pu suspecter la présence de ces personnes cachées dans l’asile. Mais la démence a toujours fait peur; on ne va pas facilement au milieu des fous ! Et l’on sait que, selon l’idéologie nazie de la hiérarchie de « races », il faut éliminer ou stériliser tous les malades considérés comme atteints de troubles mentaux ou de maladies physiologiques ou mentales héréditaires. Pour les occupants nazis, plus que pour n’importe qui, le monde des aliénés est un monde à part qu’ils craignent et fuient.
Quoi qu’il en soit, les Allemands, à plusieurs reprises, sont venus à Montredon, pour contrôler ou perquisitionner. Robert Sigaléa témoigne encore : « Manquant de plus en plus de main d’œuvre, les Allemands décidèrent de s’en procurer parmi les malades les moins touchés de l’asile. Une délégation d’officiers et de médecins se chargea du tri. A l’annonce de la nouvelle, les faux malades disparurent sans laisser d’adresse. » Nous pouvons supposer que ces « faux malades » étaient des résistants… ou des juifs, bref des personnes cachées dans l’asile. Nous n’en saurons pas davantage.
Cette fois-là, Robert Sigaléa décida de « rester pour jouer une fois encore la comédie de la folie. Les sœurs ne se firent point de souci. Elles présentèrent aux Allemands, et pour commencer, une sélection de malades triés sur le volet, tous plus insupportables les uns que les autres qui hurlèrent, se livrèrent à toutes sortes d’excentricités, et finirent leur démonstration par un feu d’artifice obscène. Découragés, les amateurs d’esclaves abandonnèrent la partie ».
Un autre jour, les Allemands se présentèrent à la porte pour visiter l’asile. Le gardien en référa au médecin-chef et à la mère supérieure. L’alerte fut donnée et les religieuses demandèrent à plusieurs valides de monter rapidement dans le bâtiment du haut, celui des tuberculeux, et de s’aliter dans les lits vacants en simulant la maladie. La mère supérieure prit le temps d’accompagner les Allemands dans le dédale des couloirs et des bâtiments. Mais ceux-ci, craignant la contagion, repartirent rapidement. La mère supérieure, dans L’Éveil du 6 mars 1946, déclara : « Les Allemands n’étaient pas malins, on les roulait facilement… Un beau matin, des médecins « allemands » se présentent à  la porte de l’asile pour visiter l’établissement et les malades alsaciens, « leurs malades », comme ils disaient. Mère Marie Pia a tôt fait, après avoir dévisagé ses visiteurs, de démasquer la Gestapo. Elle leur refusa l’entrée de la maison, prétextant que les agités accepteraient mal leur visite et qu’ils risqueraient de les « avoir sur le dos ». Les Allemands prirent peur et s’en allèrent. Heureusement ! Une lettre découverte après guerre à la Kommandantur révélaient les agissements clandestins de Montredon et donnait des instructions formelles de perquisition par la Gestapo ».

Une décoration pour la mère supérieure
Après la guerre, en mars 1946, la supérieure de l’asile d’aliénés de Montredon, mère Marie Pia, est promue au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Elle considère que cette distinction revient à toute la communauté (110 religieuses) : « Je n’ai rien fait d’extraordinaire après tout. Si j’ai pris certaines responsabilités, c’est d’un commun accord avec mes religieuses. Nous avons bien eu quelques ennuis, mais c’était si utile et tellement charitable« . Et quand on lui demande pourquoi elle l’a fait, elle répond : « Je me souviens avoir vu autrefois sur les bancs de ma classe cette devise : Dieu et patrie. Il est regrettable qu’elle n’y figure plus aujourd’hui ou si mal. Ici, nous n’avons pensé qu’à cela durant la guerre. Nous n’avons aucun mérite, c’est notre tâche quotidienne de pratiquer la charité envers tous et de servir à notre façon notre patrie. » Et à sa manière, une religieuse lui exprime toute sa reconnaissance : « Oh ! Prions beaucoup pour notre très vénérée Marie Pia. Sans elle, je ne sais pas trop ce que nous serions devenues. Elle est pour nous et pour toutes nos chères maisons, la Providence vivante du Bon Dieu«

Pour conclure
Un peu partout en Haute-Loire, des Altiligériens ont caché et ainsi sauvé des juifs, sur le plateau protestant comme ailleurs, de manière spontanée, sporadique ou au contraire organisée. Ce fut le cas des religieuses de Sainte-Marie dans l’asile de Montredon. Leur volonté délibérée d’être les plus discrètes possible leur a permis de réussir, dans la durée, leur protection et leur assistance aux réfugiés. Mais nous n’en n’avons plus aujourd’hui grande trace. Elles ont agi selon leur foi, parce que des personnes étaient menacées. Elles appliquaient les références spirituelles d’origine de leur congrégation : « Charité, travail, dévouement et sainte volonté de Dieu ». Chacune a mis toute sa volonté, tout son cœur au service des malades et des protégés, qu’elle connût ou non leurs statuts.
D’autres établissements tenus par des religieuses, au Puy-en-Velay même, ont, eux aussi, caché des juifs. Ainsi, l’ancien résistant Alain Rougeot, relate que « la maison des Jésuites à Vals-près-le-Puy a été un point de passage obligé pour tous ceux qui étaient traqués par la police allemande. Ce fut le cas de Paul Kucharsky, « conseiller culturel de l’ambassade de Pologne au moment de l’arrivée des Allemands.Il avait réussi à s’échapper et avait trouvé dans cette maison ce dont il n’avait jamais osé rêver : la sécurité et le moyen de se consacrer entièrement à sa passion des livres. »
A 70 km du Puy-en-Velay, en Lozère, l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole a lui aussi hébergé des personnes recherchées. Comme au Puy-en-Velay, ce sont des religieuses de la Congrégation de Saint-Régis, qui créèrent en 1821 un hôpital pour soigner « les aliénés ». Progressivement, comme à Montredon, cet hôpital s’était enrichi de nombreux bâtiments annexes, pouvant loger jusqu’à 600 malades. Comme au Puy, pendant les années d’occupation, les sœurs accueillirent, cachèrent et soignèrent maquisards ou clandestins fuyant le régime nazi, qui vécurent au milieu des patients et du personnel, réfugiés espagnols, intellectuels, médecins ou hommes de lettres, comme les poètes Paul Éluard et Tristan Tzara, le philosophe Georges Canguilhem.
Mais les deux institutions ont des différences notables. A Saint-Alban, c’était collectivement et avec complicité de la population que, face aux restrictions, le personnel, les médecins et les malades organisèrent l’approvisionnement en aliments; à Sainte-Marie au Puy-en-Velay, cela se  fit essentiellement sur l’initiative de la mère supérieure. Et surtout les conceptions des soins psychiatriques étaient radicalement opposées. A Saint-Alban, dans un riche brassage intellectuel, l’équipe de l’hôpital se mit à réfléchir aux principes d’une nouvelle psychiatrie, égalitaire et communautaire, qui permettaient de transformer les relations entre les soignants et les aliénés, dans le sens d’une plus grande ouverture au monde de la folie. Les bases d’une modernisation de la psychiatrie étaient posées pour ce qui devint plus tard la « psychothérapie institutionnelle ».
Au Puy-en-Velay, les soins prodigués restaient traditionnels, la hiérarchie très présente et la discipline très grande.

Annexe : Les soins prodigués aux malades à l’hôpital Sainte-Marie dans les années quarante
Les neuroleptiques n’ayant été découverts qu’en 1952 et les tranquillisants et antidépresseurs seulement en 1957, il n’y avait pas de pharmacopée suffisante pour apaiser les malades et maintenir le calme dans les hôpitaux psychiatriques. D’ailleurs, régulièrement, les malades délirants et hallucinés criaient et gesticulaient dans tous les coins, dans les cris et les vociférations des malades qui étaient audibles même à l’extérieur. Il arrivait aux Ponots de dire : « J’entends les fous de Montredon, il va pleuvoir ! »
Depuis 1938, pour certaines pathologies, on pratiquait les électrochocs. Pour le reste, c’étaient les thérapies traditionnelles qui étaient appliquées. Pour calmer un malade, la méthode la plus ancienne, très employée, était l’hydrothérapie. Ce pouvait être une douche ou plutôt l’envoi d’un jet d’eau froide sous pression sur la tête. Pour les bains, selon les cas et l’effet attendu, ils pouvaient être froid et d’une durée de une à cinq minutes ou de douze à vingt minutes, ou tempérés (32 à 35 degrés), médicamenteux (alcalins, sulfureux ou de tilleul, de valériane, stramoine…), sinapisés (à la farine de moutarde noire). Un malade agité pouvait être mis dans un bain d’eau froide pendant trois, quatre heures, et même jusqu’à six heures. Pour vaincre la prostration, l’agitation et d’autres pathologies, de multiples traitements se faisaient à base de stimulants (café, noix vomique, quinquina, arsenic…), de stupéfiants, de sédatifs et d’autres hallucinogènes (coca, chanvre, opium, morphine, héroïne).
Comme l’encouragement moral, tout un jeu de récompenses et de punitions était censé aider la guérison, ou du moins à l’amélioration des comportements. Les promenades, exercice « hygiénique » par excellence, étaient une distraction souvent désirée par les malades. Au contraire, la sanction pouvait être la privation de tabac ou de soupe ou de tout autre aliment (sauf pain et eau).
Le travail physique était considéré comme le moyen curatif par excellence. C’était aussi un moyen disciplinaire, estimé très salutaire pour les malades, pour fortifier leurs muscles, augmenter leur appétit et favoriser leur sommeil. Les hommes travaillaient en atelier (menuiserie et serrurerie) ou en plein air (travaux agricoles, extraction de pierres…). Les femmes retrouvaient les activités traditionnellement dédiées aux femmes : broderie, dentelle, lingerie et travaux ménagers. Il est vrai que les religieuses de Sainte-Marie mettaient leur point d’honneur à tenir très propre leur immense établissement et l’aide apportée  par les malades suffisamment valides était précieuse. Depuis 1866, ces travaux étaient rémunérés, ce qui permettait aux malades de s’acheter à la « cantine », par l’entremise des surveillants, des cigarettes ou quelques confiseries, s’il y en avait. Cela pouvait aussi constituer un éventuel pécule de sortie.
Les méthodes coercitives étaient très nombreuses. Elles voulaient répondre aux « désordres » engendrés par les malades : agitation, altercations, fugues ou dépression. La première de ces méthodes était la mise en « cellule », pièce de 24 m3 d’air, avec pour tout mobilier un lit en bois garni de paille. Un œil de bœuf dans la porte en chêne permettait la surveillance. Les soirs, on attachait les mains et les pieds du « rétif » à l’aide d’une courroie en cuir à fixer au lit. Il existait bien d’autres moyens de contention. La « camisole de force’ » neutralisait les mains des agités; les « entraves » étaient des courroies que l’on mettait aux pieds et que l’on attachait quelquefois aux bancs. Pour les « brides-corps », on passait les mains de malade de chaque côté du thorax et on les attachait avec des courroies de cuir que que l’on fermait avec l’aide d’un carré.
Enfin la musique, surtout religieuse, et la pratique de la religion pouvaient être considérées comme des procédés curatifs : « La pratique religieuse produit des effets réellement merveilleux. Rien n’est plus frappant et plus admirable à la fois que de voir ces malheureux estropiés de la cervelle, marcher tranquillement vers la chapelle et assister attentivement aux prières et aux offices, en donnant des marques évidentes que ce lieu ne doit point être le lieu de leurs écarts », avait écrit le docteur Badoz dans son rapport de 1859.

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Décembre 2016

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